Ce matin à la librairie Terra Nova, nous étions une trentaine à écouter Vélibor Čolić, un grand type brun aux traits vivants, à la verve intarissable et à l'humour vif. D'anecdotes drôles en témoignages terribles, il raconte son pays déchiré, poussé par sa colère contre les mensonges. "Déjà, on commence à trafiquer l'histoire, 11 ans après la fin du conflit ! On voudrait cacher la poussière sous le tapis" dit-il, "mais bâcler la paix n'est pas une solution. Il faut respecter la période de deuil". Elle sera longue dans toute l'ex-Yougoslavie.

"Aujourd'hui, la situation est complètement sclérosée en Bosnie" explique-t-il, "la société, le monde de la culture, les politiques se ferment sur eux-mêmes et cela nuit à la richesse du pays. La plupart des hommes dans la force de l'âge sont partis. Ceux qui restent rêvent de faire de même. Même Miss Bosnie est moche !" lance-t-il, déclenchant les rires. Dans son dernier livre "Archanges" [1], il déplace le conflit sur le plan métaphysique en inventant des personnages fantastiques, dont certains détails sordides de leur vie de criminels de guerre sont puisés dans la réalité. Avec une écriture qui donne des frissons et une volonté pareille, la parole ne risque pas de s'éteindre !

Aujourd'hui à 17h Velibor Čolić dédicace ses livres à la Prairie des Filtres.

[...] Le 17 mai [1992], quand l'armée serbe entra définitivement dans Modriča, le Tzigane Ibro refusa de >fuir, bien qu'il fût musulman. On n'eut aucune pitié pour lui. Les soldats serbes lui coupèrent le cou, ainsi qu'à >sa femme et à son fils et, comme au "temps des Turcs" plantèrent leurs têtes sur les piquets de la palissade >qui entourait la maison. D'après ce que nous ont raconté les témoins, il y avait sur la table, dans la cour, une >bouteille de raki et du café tout frais. Pour accueillir les militaires, au cas où ils viendraient.
Extrait de "Les Bosniaques", Le Serpent à Plumes, 1994

Notes

[1] Gaïa éditions, 2007