Du danger de "bricoler" la mémoire
Par Valérie Lassus le samedi, juin 21 2008, 16:34 - Les Balkans c'est aussi... - Lien permanent
Oui, l'écrivain Velibor Čolić a été soldat pendant la dernière guerre en Bosnie. Aujourd'hui installé en Bretagne, son nouveau combat est devenu un sacerdoce : raconter, encore et encore, pour empêcher, comme il le dit que l'on "bricole la mémoire".
Ce matin à la librairie Terra Nova, nous étions une trentaine à écouter Vélibor Čolić, un grand type brun aux traits vivants, à la verve intarissable et à l'humour vif. D'anecdotes drôles en témoignages terribles, il raconte son pays déchiré, poussé par sa colère contre les mensonges. "Déjà, on commence à trafiquer l'histoire, 11 ans après la fin du conflit ! On voudrait cacher la poussière sous le tapis" dit-il, "mais bâcler la paix n'est pas une solution. Il faut respecter la période de deuil". Elle sera longue dans toute l'ex-Yougoslavie.
"Aujourd'hui, la situation est complètement sclérosée en Bosnie" explique-t-il, "la société, le monde de la culture, les politiques se ferment sur eux-mêmes et cela nuit à la richesse du pays. La plupart des hommes dans la force de l'âge sont partis. Ceux qui restent rêvent de faire de même. Même Miss Bosnie est moche !" lance-t-il, déclenchant les rires. Dans son dernier livre "Archanges" [1], il déplace le conflit sur le plan métaphysique en inventant des personnages fantastiques, dont certains détails sordides de leur vie de criminels de guerre sont puisés dans la réalité. Avec une écriture qui donne des frissons et une volonté pareille, la parole ne risque pas de s'éteindre !
Aujourd'hui à 17h Velibor Čolić dédicace ses livres à la Prairie des Filtres.
[...] Le 17 mai [1992], quand l'armée serbe entra définitivement dans Modriča, le Tzigane Ibro refusa de >fuir, bien qu'il fût musulman. On n'eut aucune pitié pour lui. Les soldats serbes lui coupèrent le cou, ainsi qu'à >sa femme et à son fils et, comme au "temps des Turcs" plantèrent leurs têtes sur les piquets de la palissade >qui entourait la maison. D'après ce que nous ont raconté les témoins, il y avait sur la table, dans la cour, une >bouteille de raki et du café tout frais. Pour accueillir les militaires, au cas où ils viendraient.
Extrait de "Les Bosniaques", Le Serpent à Plumes, 1994
Notes
[1] Gaïa éditions, 2007

Vos Commentaires
Salut Velibor,
Ton livre m'a pris aux tripes et je voulais simplement te féliciter pour ton combat contre la guerre et les horreurs qui l'accompagnent... sans parler des mensonges qui les précèdent et de ceux qui les suivent. Dobrica Cosic en était conscient: "A notre époque moderne, chaque guerre commence par un gros mensonge. Il ne peut en être autrement."
J'ignore si tu retournes en BiH, mais moi j'y suis allé cet été. Et ce que j'ai observé c'est un pays en voie de tiers-mondisation. C'est à dire que les riches étalent leur "réussite" sans vergogne alors qu'ils vivent entourés de chômeurs ou de travailleurs qui gagnent 200 Euros par moi pour les plus chanceux. C'est comme au Brésil, mais avec le soleil en moins...
Sretan put,
Nicolas